Le traumatisme comme pré-condition et conséquence de la prostitution

Dr. Ingeborg Kraus, exposé à Montréal/Canada, 10.05.2016. 

Merci de m’inviter ici à Montréal, particulièrement au Espaces V.I.E. (1) et la CLEF (2).

 

Judith Hermann (3) dit la chose suivante : „si un traumatisme ne reçoit pas de reconnaissance, il se manifestera sous forme de symptôme“.

„Répondre au trauma de l´exploitation sexuelle“. Le titre de notre rencontre est déjà un pas important pour la guérison des victimes car vous nommez le crime: „l´exploitation sexuelle“; vous percevez sa gravité: „le trauma“; et vous entrez en dialogue avec la victime, vous ne la laissez pas seule: „vous répondez“.

Donc, ce colloque que vous avez organisé est une reconnaissance, c´est déjà une réponse importante aux traumas des victimes.

J´étais au congrès mondial de la santé psychique des femmes (4) qui a eu lieu cette année à Dublin. Le message était clair: le développement sain et durable d´une société est dépendant de la santé mentale des femmes. Et la santé mentale des femmes est directement liée au respects des droits des femmes dans une société : l´égalité homme-femme, la protection des femmes face à toutes les formes de violence, le droit reproductif des femmes, l´accès à la santé…

Il y a certaines images de l´année passé qui étaient bouleversantes : l´image de Donald Trump entouré d´une dizaines d´hommes, signant un décret contre l´avortement. Ensuite la loi signée par Poutine, autorisant la violence domestique. Et la montée de l´islamisme radical opprimant les femmes au maximum dans beaucoup de pays arabes est effrayante.

Le message de ce congrès était très clair : la santé mentale des femmes devrait être une priorité dans les agendas politiques du monde entier. Nous en sommes encore bien loin et nous observons même une dégradation des Droits des femmes au niveau mondial ! Un appel a été lancé lors de ce congrès : femmes psychiatres et psychothérapeutes du monde entier, devenez politiques !

La question est légitime : pourquoi m´avez-vous invité ? Moi, venant d´un pays qui a fait de la prostitution un métier comme un autre et ne reconnaît pas les traumatismes inhérents à la prostitution ?

Guérir un traumatisme signifie mettre des mots sur ce qui a été caché, dévoiler les mensonges. Et c´est ce que j´ai fait : j´ai mis des mots sur le silence. Alors je ne suis pas là par hasard, mais parce que j´ai fait tout mon possible pour briser le silence, qui est à mon avis un symptôme d´une société qui a des introjections de l´agresseur. J’ai commencé avec un appel dans ma ville natale (5), puis j’ai écrit un manifeste et mobilisé les Allemands experts en traumatologie pour prendre position (6), et enfin j’ai lancé une pétition mondiale (7) en plusieurs langues adressée à la chancelière Angela Merkel (8) pour demander l’abolition de la prostitution.

Ceci est également un message important pour vous : ne gardez pas le silence, élevez votre voix, parce que si nous restons silencieuses et silencieux, nous devenons une part de ce système criminel et déshonorons les victimes.

La question de l’abolition de la prostitution est toujours remise en question, même par ceux et celles qui se disent féministes. Mais la chose n´est pas du tout compliqué à comprendre. Il faudrait juste demander à n´importe quel politicien s´il aimerait que sa femme ou sa fille se prostitue. La réponse sera très claire, NON ! Donc, qu´est-ce que cela veut dire ? Il y aurait donc des femmes qui seraient bonnes à ça et d´autres pas.

Les violences que nous admettons pour certaines femmes sont en fait un coup de projecteur de bien des dysfonctionnements dans notre société. Les femmes dans les bordels allemands sont considérées comme des machines qui doivent produire de plus en plus. C´est devenu une industrie et non une relation vivante. C´est aussi le reflet d´une société qui se clive. Elle va être humaine avec un certain nombre de personnes qui lui ressemblent et beaucoup moins humaine, voir cruelle avec d´autres. Et qu´est-ce-que cela dit de nous, lorsque nous ne sommes plus atteints par la souffrance de l´autre ? Beaucoup de gens m´accusent de moraliser. La pitié n´est pas la morale, ni la justice, mais sa condition.

Accepter ce mal, c´est capituler devant les violences faites aux femmes. C´est accepter de vivre dans une société injuste. C´est le reflet d´une humanité qui est en train de perdre son âme. Pourquoi et comment est-ce possible ? Surtout pour une société démocratique fondée sur les droits humains ?

Quand nous parlons de traumatisme, nous devons également réfléchir à la façon dont les traumatismes individuels et collectifs affectent une société. Nous devrions nous poser la question : ne nous trouvons-nous pas dans la répétition de traumatismes collectifs passés ? Il se trouve que l´Allemagne en a énormément, qui n´ont pas été reconnu, ni surmonté.

Lorsque nous parlons de trauma, nous devons comprendre les dynamiques du traumatisme. Et une de celles-ci est de garder le silence, « tais-toi », à propos de ce qui a été fait à quelqu’un. Je vais vous donner quelques exemples :

L’Allemagne, sous les nazis, a attaqué, déporté, tué, mis dans des camps de concentration. Et pour ces crimes, ce n’était pas les hommes, mais les femmes allemandes qui ont dû payer. Quand les soldats de la Libération sont arrivés en Allemagne, ils ont massivement violé les femmes. Pas seulement les soldats russes à Berlin, non, partout en Allemagne, les femmes ont été violées. Et à la maison, elles se faisaient très souvent battre par leurs maris. Elles n’étaient pas autorisées à en parler, elles devaient se taire et réprimer leurs souffrances. Ce processus mental, nier le traumatisme et réprimer la souffrance, a été bien exercé par les Allemands et semble être passé d’une génération à l’autre. « Si un traumatisme n´est pas surmonté, il se réalisera de nouveau », disait Janet il y a 100 ans déjà. Alors je me demande si ce silence envers la prostitution a quelque chose à avoir avec notre histoire. Les femmes ont été violées, et elles ont dû garder le silence. Maintenant, leurs hommes violent, et elles cultivent encore le silence.

Deuxièmement, nous avons une longue histoire du patriarcat. Pour légitimer la domination et l’exploitation des femmes et enfants sans ressentir de culpabilité, il est nécessaire de nier le préjudice.

Lorsque l’on regarde ceci à travers l’histoire de la psychotraumatologie, on observe un phénomène de déni qui touche ses racines même : les traumatismes en soi ont été niés longuement. Freud, qui est le fondateur de la psychanalyse, étudiait les femmes (appelées à ce moment «femmes hystériques»). Il a découvert qu’elles avaient toutes été abusées sexuellement dans leur enfance. Lorsque les hommes de la chambre médicale de Vienne ont entendu cela, ils ont fait pression sur Freud et il a dû changer sa thèse. Il a changé sa thèse en développant la théorie du fantasme, en niant la réalité. Freud disait qu’en fait toutes ces femmes avaient rêvé cet abus, elles l’avaient souhaité, que ce n’était que des idées chimériques. Alors encore : déni du viol et « gardez le silence » !

Lorsque Bowelby et Ainsworth (9) ont découvert que les enfants avec un comportement d’attachement désorganisé ont subi de la négligence et/ou de la violence sexuelle, on leur a coupé le financement. Lorsque les féministes des années 70 ont dit que les femmes qui ont subi de la violence domestique ont les mêmes symptômes que les soldats du Vietnam, on leur a dit que le viol n’existe pas dans le mariage, et que ce n’est donc pas un traumatisme. Encore : gardez le silence ! Aujourd’hui, lorsqu’on dit que la prostitution est une violence et que ça cause un traumatisme sévère, on entend parfois: « non, c’est un choix, c’est un service sexuel, c’est un travail ».

Alors encore : un déni du traumatisme et l’ordre de se taire. Pourquoi ? Tout ça pour protéger un sujet tabou : la sexualité masculine et son présumé droit à sa satisfaction sans contraintes ou limites.

J’aimerai vous expliquer comment la prostitution est perçue du point de vue de la psychotraumatologie.

Vous avez deux types de traumatismes : le dernier cause un traumatisme complexe.

Lorsque nous examinons l’épidémiologie des traumatismes (10) , nous constatons que le risque de développer un TSPT est plus ou moins élevé selon le type de traumatisme. Le viol est le risque le plus élevé pour développer un TSPT. Donc, la première leçon à retenir est: vous ne pouvez pas facilement séparer votre esprit de votre corps.

Lorsque nous observons la prévalence des violences sexuelles, donc la pire forme de traumatisme, nous devons affirmer qu’elle est largement répandue. Au niveau mondial (11): 20% des filles subissent des violences sexuelles, 5 à 10% des garçons. Une recherche nationale (12) réalisée en 2014 en France indique le même nombre. Les enfants sont les victimes les plus fréquentes de violences sexuelles. Il y a un taux élevé de revictimisation (70% d’entre eux deviendront de nouveau victimes de violence sexuelle en tant qu’adulte). L’agresseur provient de l’environnement proche. Donc : Ceux qui devraient se soucier des enfants sont les agresseurs. Ceux qui devraient être dignes de la confiance des enfants en abusent.

Muriel Salmona, une psychiatre de France, m’a invitée à venir à Paris l’année dernière, pour parler de la situation en Allemagne et nous avons constaté que nous avons les mêmes statistiques. Voici une recherche de Monika Schröttle (13) réalisée en Allemagne en 2004, sur 10.264 femmes, âgées entre 16 et 25 ans.

Le préjudice qui cause un traumatisme complexe est un problème national et coûte à la société des millions d’euros. Van der Kolk, qui est le directeur médical du Centre de recherche en traumatologie à Brookline/Massachusetts, dit : lorsque des soldats reviennent de guerre, les journaux en sont remplis, lorsque des femmes deviennent victimes de violence domestique, personne ne s’en soucie. Muriel Salmona (14) dit que nous vivons toujours dans une culture du viol.

Alors qu’en est-il de la prostitution ? La prostitution est-elle de la violence ? Ou un service ?

Il y a eu un grand nombre de recherches qui tentent de déterminer si les femmes dans la prostitution font face à de la violence. Voici encore les résultats de l’étude menée par Schröttle (13) en 2004. À cette époque, la majorité des femmes dans la prostitution étaient allemandes (80%). En voyant ces chiffres, vous ne pouvez pas dire que c’est un travail comme un autre : 92% ont subi du harcèlement sexuel, près de 90% de la violence physique et de la violence mentale et 59% de la violence sexuelle. Aujourd’hui, les chiffres seraient encore pires, je dirais 100% de tout, parce que nous n’avons que 5% de femmes allemandes qui travaillent dans la prostitution et que 95% proviennent d’ailleurs. Les conditions ont empiré.

Depuis la loi de 2002, qui a fait de la prostitution un travail comme un autre, vous pouvez constater de plus en plus de perversions chez les clients de l’industrie du sexe en Allemagne. Les pratiques deviennent de plus en plus dangereuses avec une augmentation de la violence envers les femmes et un manque de protection pour les femmes. Il existe un «menu» (15) circulant sur Internet, où les acheteurs peuvent choisir ce qu’ils veulent sur une longue liste. Je n’en citerai que quelques-unes :

  • AF = langue anal
  • AFF = fist-fucking anal
  • AO = tout sans préservatif
  • Braun-weiß = jouer avec des excréments et du sperme
  • DP = Sexe avec 2 femmes ou double pénétration (2 hommes dans une femme)
  • EL = lécher les testicules
  • FFT = fist fuck total
  • FP = fellation sans préservatif
  • FT = fellation sans préservatif et en avalant le sperme
  • GB = éjaculation dans le visage
  • GS = sexe en groupe
  • Kvp = un homme défèque sur une femme
  • SW = une femme entre deux hommes
  • tbl = sans tabous, tout est permis
  • ZA = lécher l’anus.

Alors lorsqu’on lit ceci, je n’ai pas besoin d’une autre étude pour analyser si la prostitution est un service ou non. Lécher l’anus d’un inconnu n’est pas un travail. Nous devons arrêter le déni !

Nous devons nous poser d´autres questions : Comment une femme peut supporter ceci ?

Voici ce que l’experte en traumatologie allemande Michaela Huber (16) dit à ce sujet:

  • « Pour permettre à des étrangers de pénétrer son corps, il est nécessaire d’éteindre certains phénomènes naturels : la peur, la honte, le dégoût, l’étrangeté, le mépris et le blâme de soi.
  • À leur place, ces femmes mettent l’indifférence, la neutralité, une conception fonctionnelle de la pénétration, une réinterprétation de cet acte comme «travail» ou «service».
  • La plupart des femmes dans la prostitution ont appris, à travers la violence sexuelle ou la négligence dans leur enfance, à se déconnecter.

Alors lorsque nous analysons la pré-condition pour entrer dans la prostitution, nous devons réaliser que la majorité des femmes ont subi des formes sévères de violence dans leur enfance. Voici 3 études (17) : une par Melissa Farley, les deux autres par les instituts de recherche allemands. Nous voyons que la violence sexuelle et la violence physique sont très dominantes.

Deuxième leçon à apprendre : il ne s´agit pas de deux groupes différents dans notre société, c.à.d. le groupe des «travailleurs et travailleuses du sexe heureux et heureuses » d’une part, et le groupe d’enfants qui ont subi des abus d’autre part. Non, c’est un seul et même groupe. Ce sont les enfants qui ont été abandonnés par la société dans le passé et qui sont abandonnés de nouveaux par la société aujourd’hui. Le système de la prostitution utilise ces enfants traumatisés pour ses propres fins.

Alors qu’est-ce que le traumatisme fait à une personne ?

Voici une phrase dont je me suis souvenue il y a quelques années lorsque cette femme, qui a survécu au 11 septembre 2001, a été invitée à la télévision allemande :

«J’ai eu besoin de 10 ans pour comprendre que j’étais une survivante et non plus une victime.»

Elle est rentrée chez elle et elle s’est lavée, elle s’est débarrassée de la poussière sur sa peau, mais il y avait quelque chose dans son cerveau dontelle ne pouvait pas se débarrasser. En fait, elle a développé un trouble du stress post-traumatique.

Des études ont démontré que le TSPT (18) est très courant chez les femmes dans la prostitution. C’est pourquoi j’aimerais d’abord vous expliquer ce qu’est un TSPT.

 

Le traumatisme est une blessure qui affecte :

  • Le cerveau : biologie et anatomie
  • Le corps
  • Le comportement / les relations
  • La Psyché

 J’aimerais d’abord vous introduire à la neurobiologie du traumatisme :

Voici les parties du cerveau qui sont impliquées dans le traumatisme :

  • Le cortex préfrontal
  • Le «vieux cerveau»
  • Le système limbique avec l’amygdale et l’hippocampe.

Le cortex préfrontal a la capacité de comprendre et d’être dans une situation, d’essayer de prendre des décisions, se rappeler du passé, réagir, se calmer.

Le «vieux cerveau» a les fonctions primitives: c’est notre système nerveux autonome qui va activer nos organes pour nous maintenir en vie. Cela fera battre notre cœur plus vite, accélerer notre respiration, etc.

L’amygdale est notre système d’alarme, elle a 2 fonctions :

  • Elle est constamment en train de scanner notre environnement pour détecter si quelque chose veut nous tuer et si nous sommes en danger, elle produit des hormones qui nous mettent dans une situation qui nous permet de survivre ; c’est la réaction de lutte ou de fuite.
  • C’est aussi une mémoire, puisque nous devons nous rappeler ce qui était dangereux pour nous.

L’hippocampe est le créateur de mémoire. Donc, lorsque l’information arrive, il la contextualise, l’organise, la regroupe et la stocke.

Donc, si quelqu’un est en grande détresse, l’amygdale se déclenche et envoie des messages (aux glandes) dans notre corps qui produisent des hormones pour nous mettre en situation afin que nous puissions combattre ou fuir ou geler.

Il y a 4 hormones (19) qui sont impliquées :

  • L’adrénaline qui met notre corps en état de se battre pour nous maintenir en vie ou pour fuir.
  • Le cortisol, qui nous donne l’énergie afin d’exécuter la réaction de lutte / fuite.

Il y a par ailleurs 2 hormones pour bloquer la douleur :

  • Les opioïdes qui sont de la morphine naturelle. Ils nous protègent de la douleur mais ils bloquent également toutes les autres émotions. Donc parfois, il se peut que les femmes qui ont été violées et parlent de ce qui leur est arrivé disent cela sans émotion.
  • L’ocytocine qui produit des sentiments agréables. Pour bloquer la douleur,le corps se met dans un état de bien-être. Les gens décriront le traumatisme et vont sourire. Cela peut être incroyablement troublant et peut peut-être aussi expliquer le taux élevé de revictimisation. La prostitution peut être un comportement autodestructeur pour réduire la douleur interne.

Donc les victimes de traumatisme auront un mélange d’une combinaison de ces hormones. Cela peut monter et descendre, etc. Mais lorsque vous êtes en danger et que vous ne pouvez pas fuir, la concentration d’hormones nous fait nous figer. Le cortex préfrontal est inondé par les catécholamines et nous ne pouvons à présent plus prendre de décision. Vous savez ce qui se passe, mais vous ne pouvez pas l’arrêter, vous vous dissociez.

Vous pouvez voir ici les 2 réactions et ce que cela nous fait :

Troisième leçon à retenir: le système de la prostitution bénéficie du phénomène de la dissociation, dans lequel les femmes ne sont pas en mesure de se défendre. Elles rendent leur corps disponible et subissent une violence extrême. Ces femmes deviennent de plus en plus traumatisées.

Le phénomène de la dissociation n’est pas quelque chose que vous pouvez activer ou désactiver comme vous le souhaitez. La dissociation peut rester. Il y a des fonctions intégratives qui peuvent être éteintes pendant des périodes prolongées. C’est impressionnant pour moi chaque fois que je vois ces femmes se reconnecter à la vie. Après une thérapie réussie, certaines disent: «Maintenant, je peux ressentir de la douleur» ou «Je peux sentir maintenant et la nourriture a un goût» ou «Je comprends qui je suis maintenant».

S’il s’agissait seulement du phénomène de la dissociation, les dommages causés par la prostitution seraient limités à ce niveau, mais il y a aussi des souvenirs traumatiques. Pendant la dissociation, le corps et le cortex sont largement anesthésiés. On perçoit les choses, mais elles ne sont pas toutes remémorées dans le cortex. Parce que l’hippocampe ne fonctionne pas correctement pendant les traumatismes, l’information et la contextualisation des incidents ne peuvent pas être stockées correctement. Ainsi, les victimes de traumatismes ne sont pas toujours capables de dire: « cela m’est arrivé à ce moment, à cet endroit ». Il peut aussi y avoir de l’amnésie, des trous dans la mémoire. Des parties du vécu traumatique sont enregistrées dans une autre partie du cerveau, que nous appelons «mémoire traumatique» (une partie de l’amygdale).

Je vais vous montrer 2 photos (20) des cerveaux d’un couple qui ont été victimes d’un grave accident de voiture. Ils ont été mis dans un CT-scan et quelqu’un a lu l’histoire de l’accident.

-Voici la réaction de l’homme, il réagit avec la lutte/fuite. -La femme se dissocie :

Il s’agissait d’une expérience menée par Van der Kolk, et il s’est demandé pourquoi une personne a réagi comme ça et l’autre avec dissociation. Quand il a parlé à la femme, il s’est rendu compte qu’elle avait été victime de négligence dans son enfance. Elle a donc appris très tôt à se déconnecter.

Cela signifie que la mémoire traumatique est pleine d’informations qui mettent l’amygdale en feu chaque fois qu’elle est nécessitée. Cela vous met dans un état de réagir avec la lutte/fuite ou la dissociation.

Cela explique le taux élevé de revictimisation chez les victimes. Ils ont appris à se bloquer dès qu’ils sont provoqués. Ils ne peuvent plus se défendre ou se protéger.

Juste quelques mots sur la mémoire traumatique : cette mémoire ne fonctionne pas sous les mêmes principes que le cortex. C’est une sorte de boîte noire à laquelle nous n’avons pas d’accès conscient et nous ne savons même pas qu’elle existe. Cette mémoire recueille les expériences traumatiques de manière désordonnée, sans notion d’espace ni de temps. Elle n’est pas sémantique; elle n’a pas de langage. Elle peut être activée à tout moment par des événements «déclencheurs» qui raniment le traumatisme : une odeur, une couleur, un son, des images, des mots, des phrases, etc. À ce moment, cela déclenche une anxiété intense, comme si la personne revivait le traumatisme à l’instant exact. C’est ce qu’ils appellent un «flashback».

Ces réactions sont appelées TSPT : le trouble de stress post-traumatique. C’est comme avoir une bombe à retardement dans la tête.

Ici, j’ai énuméré les symptômes du TSPT : le traumatisme est une réaction de peur. Le corps continue de ressentir comme si le traumatisme se produisait encore tout le temps, encore et encore. Le cerveau est endommagé et nous fait penser que le danger est toujours là, qu’il n’est pas parti.

Donc voici les réactions d´un simple TSPT, une personne qui a été victime d’un traumatisme de type I, comme celui du 11 septembre 2001.

Que se passe-t-il maintenant si quelqu’un est exposé de façon répétitive à des abus traumatiques? Et c’est même entendu par des gens qui devraient s’en soucier ? Vous pouvez imaginer que notre système d’alarme est totalement déréglé et que notre capacité à se calmer et à se sentir en sécurité n’a pas été développée. Beaucoup d’études sur le TSPT ont montré une comorbidité élevée avec d’autres troubles mentaux. (21)

Les victimes d’abus interpersonnels et chroniques sont dans une détresse constante. Il n’y avait pas d’endroit sécuritaire, pas de personne sécuritaire pour eux. Ils ne savent pas ce que cela signifie. Ces enfants développent également un sentiment de soi dans cet environnement. Ceux qui devraient aider blessent. Ainsi, le soi est détruit dans l’abandon, la déception, le blâme, l’humiliation et l’isolement. L’enfant développe un profond sentiment de honte, parce qu’il pense que ce qui s’est produit est de sa faute.

Ces personnes, lorsqu’elles deviennent adultes, répondent à de nombreux critères diagnostiques (22). Mais peut-être n’en ont-elles qu’un. C’est le traumatisme complexe (23).

Depuis plus de 30 ans, les experts en psychotrauma ont souhaité que ce nouveau diagnostic soit accepté dans le système de classification. Cela a été refusé en 1994 lorsque le DSM4 (Manuel diagnostique des troubles mentaux IV) est sorti et a été refusé de nouveau en 2013 pour le DSM5. Van der Kolk dit que nous avons un système de diagnostic insensé qui ignore la vie des gens. Il s’agit seulement de classer les gens dans des diagnostics en décrivant les symptômes, mais n’identifie pas de quoi les gens souffrent réellement.

Alors encore: garder le silence !

  1. Les personnes ayant un traumatisme complexe ont des difficultés à réguler leurs émotions et leurs impulsions. Elles ont tendance à réagir de façon excessive au stress, ont du mal à se calmer. Elles n’ont pas appris comment se calmer. Souvent, elles deviennent autodestructives, car la douleur externe est plus facile à supporter que la douleur interne : troubles de l’alimentation, automutilation, dépendances, prostitution…
  2. Elles ont souvent des symptômes dissociatifs. L’information et les expériences ne sont pas narratives. Elles ne peuvent pas parler de ce qui leur est arrivé parce que le traumatisme n´est pas intégrée dans leur mémoire disponible. Le vécu traumatique continue à les affecter, continue à avoir un impact sur leur vie, mais elles ne savent pas pourquoi, elles ne peuvent pas le formuler. Il n’y a aucun « fichier » dans le cerveau de ces personnes où elles peuvent raconter ce qui leur est arrivé. Leur mémoire est fragmentée. Le seul moyen de fuir, si vous ne pouvez pas fuir physiquement, c’est de fuir avec votre esprit : vous vous dissociez. Elles n’ont pas appris à se protéger, à se défendre. C’est pourquoi la revictimisation est si fréquente. L’une des formes les plus fortes de dissociation est de développer une personnalité multiple.
  3. La façon dont elles se perçoivent est affectée. Elles ont des introjections des agresseurs : elles pensent être indignes d’être aimés, indésirables. Les victimes se blâment et croient que personne ne comprendra. Elles portent un grand sentiment de honte. Pas seulement sur ce qui leur a été fait, mais pensant que cela leur a été fait à cause de ce qu’elles sont.
  4. La perception de l’agresseur est affectée: elles pensent constamment à l’agresseur, elles se sentent contrôlées par lui, même s’il n’est plus là, elles prennent la vision de l’agresseur sur eux-mêmes, elles attribuent le pouvoir total à l’agresseur. Elles se lient à leur agresseur parce que se lier est nécessaire pour que l’enfant grandisse. Très souvent, l’agresseur a aussi un côté gentil. Beaucoup de victimes de la traite appellent leurs proxénètes « papa ».
  5. Elles n’ont aucun modèle dans leur esprit de ce à quoi ressemble une relation saine. Vous ne pouvez pas faire ce que vous n’avez jamais vécu. Donc, très souvent, elles reçoivent le diagnostic d’un trouble de la personnalité appelé borderline.
  6. Le traumatisme chronique affecte aussi le corps. Elles souffrent souvent de somatisation.

Donc en thérapie, nous leur donnons les outils pour s’autogérer. Nous mettons des mots sur ce qui était caché, nous révélons les mensonges. Nous pleurons. Nous leur montrons qu’une relation d’un type différent est possible.

La dynamique du traumatisme est «vous n’avez pas le choix». Comprendre ce qui s’est passé et a été fait avec soi ouvre une porte et permet de dire: «J’ai le choix».

Merci !

Dr. Ingeborg Kraus

Psychologue et experte en psychotraumatologie

Initiatrice du manifeste «Psychologues allemands et le cas scientifique contre la prostitution»

 

Bibliographie:

  1.  http://espacesvie.com
  2. http://www.lacles.org
  3. Judith Hermann, Trauma and Recovery, Basic Books, 1997.
  4. http://iawmh2017.org/wp/
  5. https://karlsruherappell.com/der-appell/
  6. http://www.trauma-and-prostitution.eu/en/the-appeal/
  7. https://www.change.org/p/punish-the-buying-of-sex-abolish-prostitution
  8. https://stopsexkaufdotorg.files.wordpress.com/2015/03/lettertochancellorangelamerkel-2.pdf
  9. Bessel Van Der Kolk: Verkörperter Schrecken. (The body keeps the score). Probst Verlag, 2016.
  10. Posttraumatische Belastungsstörung. Leitlinie und Quellentext. (Posttraumatic Stress Desorder, Guidelines) 2nd Edition. Schattauer. P. 4.
  11. WHO: Global status report on violence prevention. http://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/status_report/2014/en/
  12. Association mémoire traumatique et victimologie: Impact des violences sexuelles de l´enfance à l´âge adulte. (Traumatic memory and victimology association: Impact of sexual violence from childhood on the adult) March 2015. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/doc_violences_sex/Rapport-enquete-AMTV_mars-2015_BD.pdf
  13. Study done by Schröttle & Müller 2004 in: Bundesministerium für Familie, Senioren, Frauen und Jugend : Gender Datenreport », Kapitel 10: Gewalthandlungen und Gewaltbetroffenheit von Frauen und Männern, P. 651-652, 2004.
  14. Dr. Muriel Salmona, Le livre noir des violences sexuelles, Junod, 2013.
  15. http://www.traummaennlein.de/
  16. Michaela Huber, Trauma und Prostitution aus traumatherapeutischer Sicht, 2014: http://www.michaela-huber.com/files/vortraege2014/trauma-und-prostitution-aus-traumatherapeutischer-sicht.pdf 

17.

18.

19.  Dr. Rebecca Campbell: The Neurobiologie of Trauma. 2015. This video is not available any more: https://www.youtube.com/watch?v=mTOZE90-fCY

20.  Bessel Van Der Kolk: Verkörperter Schrecken. (The body keeps the score). Probst Verlag, 2016, P. 85

21.  Hans Morschitzky: Angststörungen. Springer Verlag, 4. Auflage, 2009. Kapitel: Epidemiologie, Verlauf und Folgen der posttraumatischen Belastungsstörung, P. 139-145.

22.  Wolfgang Wöller: Trauma und Persönlichkeitsstörungen. Schattauer, 2006, Kapitel 10: Symptomdiagnostik, P.111-122.

23. Diane Landberg: Complex Trauma: Understanding and Treatment. 21.01.2016. https://www.youtube.com/watch?v=otxAuHG9hKo